A propos de la médaille d'or de Frédéric-César de La Harpe, suite

Description

La médaille, conservée au Château de Prangins, fut frappée à partir de coins conservés au Musée monétaire cantonal.

Elle porte à l’avers, sous une couronne de chêne nouée d’un ruban, l’inscription suivante: 

A FRED.IC CESAR | LAHARPE | LE PEUPLE | VAUDOIS | RECONNOISSANT | .30 MARS 1798. et, en dessous, en très petits caractères, C.W.F., pour Charles Wielandy fecit. Tout autour, on lit: DERNIERE SEANCE DE LA REPRESENTATION PROVISOIRE DU PAYS DE VAUD.

Au centre du revers, on peut voir un faisceau de licteur, surmonté du chapeau de Guillaume Tell et entouré d’une branche de laurier et d’une autre de chêne; le tout est entouré de l’inscription:

L’AN PREMIER DE LA REPUBLIQUE HELVETIQUE UNE ET INDIVISIBle, avec, en exergue, AN VI | DE LA REP.E FRANCAISE | REGENERATRICE.

Sur la tranche, une inscription poinçonnée environ deux ans plus tard à la demande de La Harpe raconte la triste suite des événements:

APPELE AU DIRECTOIRE LE 29 JUIN 1798 EXPULSE LE 7 JANVIER 1800 PAR LES ENNEMIS DE LA LIBERTE ET DE L’INDEPENDANCE. | ENLEVE LE 2 JUILLET SUIVANT ET REDUIT A S’ECHAPPER POUR CHERCHER UN AZYLE EN TERRE ETRANGERE.

Plusieurs exemplaires en bronze de cette médaille sont conservés au Musée monétaire cantonal. qui est également le dépositaire de deux coins gravés pour la réalisation d’une plus petite version (diam. 31 mm, sans signature), destinée sans doute à un plus vaste public. Comme ils n’ont pas été durcis par la trempe, on peut conclure que la pièce ne fut jamais frappée.

Le contexte historique

Une recherche plus précise des circonstances de la création de la grande médaille dédiée à La Harpe permet d’affiner l’analyse de Biaudet, notamment à propos du moment de production de la pièce et de l’état d’esprit ambiant, évoqués par les inscriptions gravées sur les faces. L’historien vaudois note:

«Le moment est capital. Il est inscrit sur la médaille à trois niveaux, par une triple chronologie. C’est le 30 mars 1798 à Lausanne, «dernière» séance de la Représentation provisoire du pays de Vaud en fonction depuis le 24 janvier; c’est, en Suisse, «l’an premier de la République helvétique» et c’est, en France, «l’an VI de la République française régénératrice» […] L’état d’esprit, c’est la reconnaissance du «peuple vaudois», du «pays de Vaud», dont l’Assemblée provisoire est la représentation. Cette reconnaissance – le fait n’est pas banal – se manifeste et se matérialise très tôt, presque immédiatement, à un moment où l’avenir n’est pas encore assuré et où les autorités, qui ne sont que provisoires, vont céder la place à celles que fixe la Constitution helvétique. Le 30 mars 1798 apparaît comme le dernier moment pour les Vaudois d’agir par eux-mêmes et de marquer sans plus attendre le triomphe de la Révolution.»

L’historien poursuit en disant que le destinataire de l’objet ne fut pas seulement le champion des Vaudois, mais également de la République française «régénératrice», «sans l’intervention de laquelle les efforts de La Harpe seraient demeurés vains».

Modification du projet initial

Cependant, la médaille réalisée ne correspond pas exactement au projet soumis à l’Assemblée provisoire à la fin de mars 1798. Une modification fut apportée au cours de la réalisation de l’œuvre quelques semaines, voire deux mois plus tard, dans un climat fort éloigné de l’euphorie des premiers jours de liberté du pays de Vaud.

En lisant attentivement les registres des délibérations du 30 mars à Lausanne, nous pouvons constater la différence entre le projet original et la médaille réalisée:

« L’Assemblée Provisoire allait lever sa dernière Séance, lorsque le citoyen Gex Oboussier lui propose de terminer la session par un acte de reconnaissance envers le brave citoyen Laharpe, notre chargé d’affaires à Paris. Nous lui devons a-t-il dit, les progrès de notre révolution. Son patriotisme, ses lumières, ses veilles, ses talens, il a tout consacré à sa patrie. L’attachement qu’il lui porte ne s’est pas démenti un instant. Il propose de faire frapper ou graver une médaille en or de la valeur de fr. 500 de Suisse, avec les inscriptions suivantes. D’un côté sur le champ, à Fredérich Cesar La Harpe, le peuple Vaudois reconnaissant, et pour exergue, L’an 1er de la République Helvétique, un et indivisible. De l’autre côté, sur le champ, le faisceau de lances, surmonté du chapeau de la Liberté, avec ces mots: 30me Mars 1798, et pour exergue, dernière Séance de la Représentation provisoire du Pays de Vaud. L’Assemblée décrête avec enthousiasme cette médaille et l’offre au citoyen La Harpe, comme un faible témoignage de la reconnaissance nationnale  et de ses sentimens. Elle charge les citoyens Gex, Valier et Muller Lamothe de l’execution et de l’envoi ».

La modification significative effectuée sur la version définitive consista à ajouter au revers la référence à «la République française régénératrice», absente du projet initial. A une époque où chaque mot gravé sur une médaille pouvait provoquer de graves disputes, ce changement n’était pas anodin. Il semble que dans l’excitation de la libération du joug bernois, les amis de La Harpe n’avaient pas ressenti le besoin de rendre hommage à leurs puissants alliés français. Les événements des jours durant lesquels l’œuvre prit forme, les rappelèrent, sans doute, à leurs obligations.

L'exécution du projet

Bien que trois citoyens aient été chargés de s’occuper du projet, le seul à avoir vraiment assumé ses responsabilités fut David-Louis Gex-Oboussier, patriote de Vevey. Au début de la deuxième semaine d’avril, Gex-Oboussier prit contact avec Nicolas Paul à la Monnaie de Genève pour mettre sur pied l’exécution de la commande. Ce dernier, un des plus habiles mécaniciens de l’époque, forgea et trempa les coins, gravés par le médailleur Charles Wielandy. Ouvrier hautement qualifié de l’ancienne République de Genève, Nicolas Paul (1763-1805) se mit par la suite au service des Français qui avaient pris le contrôle de la ville, le 15 avril 1798. Il était le fils et proche collaborateur de Jaques Paul (1733-1796), créateur de nombreux instruments scientifiques, notamment d’un baromètre et d’un hygromètre pour le grand savant genevois Horace-Bénédict de Saussure. Les Paul étaient également renommés pour leur surveillance de la machine hydraulique du Rhône, ainsi que pour la fabrication de poids, de balances et d’étalons de mesure d’une grande précision. Nicolas Paul réalisa aussi des expériences dans le domaine de l’eau minérale artificielle, et fut le collaborateur d’Henri-Albert Gosse et de Jean-Jacob Schweppe, fondateur de la compagnie du même nom à Londres. Toutefois, à notre connaissance, son rôle à la Monnaie de Genève n’est pas mentionné dans la littérature scientifique.

Le 20 avril, la Chambre administrative du nouveau canton du Léman autorisa Gex-Oboussier à faire frapper douze exemplaires de la médaille en cuivre en plus de la pièce en or, celle-ci devant être exécutée, selon lui, dans les jours suivants. Il semble, toutefois, que la frappe n’eut lieu que vers la fin de mai, car la note présentée par le Veveysan à ses collègues pour le remboursement des frais de fabrication est datée du 30 de ce mois. La Chambre reçut ses exemplaires en cuivre à ce moment-là. Le 31, elle en envoya, un exemplaire avec ses compliments, à Vincent Perdonnet, administrateur à Vevey et proche ami de La Harpe.

A la fin du mois de mai, La Harpe et ses compatriotes vaudois ne pouvaient plus ignorer la puissance de la France et ses desseins à l’égard de leur pays. En avril, ils furent obligés de faire face au projet de Félix Desportes, résident de France à Genève. Ce dernier proposait de transformer cette ville en capitale d’un nouveau département qui s’étendrait vers l’Est jusqu’à la Venoge, englobant ainsi une grande partie du territoire vaudois; mais grâce à la diplomatie de La Harpe, l’ambition de Desportes fut freinée in extremis. A la même époque, la situation dans le pays s’était dégradée, en raison des réquisitions et des abus perpétrés par l’armée française qui l’occupait. Une fois encore, ce fut par l’intervention de La Harpe auprès des officiels à Paris que les Vaudois purent éviter le pire.

La décision d’honorer la «République française régénératrice» sur la médaille de La Harpe fut sans doute un geste de paix des Vaudois à l’égard de leur puissant voisin à un moment critique. Il est également possible que cette insertion a été faite lors de la gravure et de la frappe de la médaille à la Monnaie de Genève, peut-être à l’instigation de Félix Desportes.

La médaille et le souvenir

Peu après, cette médaille en or de belle facture subit une dernière modification, à l’initiative cette fois du destinataire lui-même qui fit ajouter une inscription sur la tranche, mentionnant sa malheureuse carrière au gouvernement de la République helvétique. En effet, le 29 juin 1798, La Harpe avait été nommé au Directoire qui siégeait à Aarau. Le 7 janvier 1800, celui-ci fut renversé lors d’un coup d’état perpétré par les opposants aux réformes proposées. Echappant à ses gardes après son arrestation à Lausanne et dissimulé sous un habit de bure, La Harpe s’exila en France. Dans une lettre du 5 mai 1804 à Henri Zschokke, il explique que la nouvelle inscription est un moyen «[…] pour me rappeler le peu de fonds qu’il y a à faire sur la faveur populaire».

La Harpe eut une autre occasion de méditer sur son destin et sa médaille. Suite à l’entrée triomphale à Paris de son ancien élève, le tsar Alexandre Ier, le 31 mars 1814, il eut l’honneur de recevoir le cordon de Saint-André, l’ordre russe le plus prestigieux. Le 15 novembre 1817, au moment de la rédaction de son testament, il songea à léguer sa médaille au souverain. Dans une lettre adressée à ce dernier, il exprime sa pensée en méditant sur ces souvenirs matériels d’une vie mouvementée:

[…] j’espère que vous voudrez bien agréer mon portrait, avec la médaille que le Canton de Vaud fit frapper pour moi en 1798. L’inscription que je fis graver depuis sur le tranchant atteste cette vieille vérité que le Capitole et la roche Tarpéienne se touchent dans les républiques. Lorsqu’après avoir brisé les fers de ma patrie, je fus proscrit en 1800, pour la seconde fois, et ne dus mon salut qu’à un habit de bure, aurais-je pu prévoir que le cordon de Saint-André vengerait quatorze ans après tous ces affronts? Souvent, comme certain vizir de l’Orient, j’ai rapproché l’une de l’autre ces deux décorations, et fait de salutaires réflexions sur ces jeux de la fortune qui, heureux ou malheureux, laissent pourtant toujours à l’homme courageux son cœur et sa tête.