La monnaie des fous et des innocents, suite
Questions sur la culture médiévale
Les méreaux de plomb frappés ou coulés pour ces occasions, communément appelés «monnaie des Innocents» matérialisent des questions maintes fois soulevées sur la culture médiévale. La résurgence de ces manifestations «païennes» à une époque baignée dans le christianisme se voit-elle dans les pièces? La culture populaire associée au carnaval, au rire, mais aussi aux sacrilèges et profanations est-elle complètement étrangère à la culture savante «officielle» de l'Eglise? Les fêtes populaires et leur «monnayage» reflètent-ils une interaction ou, au contraire, une scission entre les deux cultures? Et enfin, le méreau a-t-il la même fonction que la monnaie: doit-il transmettre un message, sert-il lors d'échanges? Issu d'un vil métal, cet objet en apparence inintéressant peut nous fournir quelques informations sur la mentalité de l'époque. En effet, les effigies choisies, leur ressemblance avec la monnaie en circulation, les légendes inscrites sous forme de rébus, le métal employé, sans oublier l'essentiel, le droit de battre «monnaie» sont de multiples points sur lesquels nous allons nous pencher. En bref, un «monnayage» grotesque et satirique distribué dans la Maison de Dieu lors de cérémonies parodiant la messe: blasphème condamné ou acte toléré?
Il est important de replacer les fêtes susmentionnées dans un rapide contexte historique. Au IVe siècle, la date de la célébration de Noël est imposée par les Pères de l'Eglise. Elle se déroule dès lors le 25 décembre, suivie de près par la visite des Rois le 6 janvier. Ainsi l'Eglise a œuvré pour distinguer la fête chrétienne qui se déroulait auparavant au début de l'année, des anciennes fêtes païennes du solstice d'hiver célébrant le retour du soleil invincible et annonçant le renouvellement. L'obscurité et les fantômes des ténèbres, chassés à l'aide de masques, donnaient lieu à des divertissements. Malgré la condamnation des Pères, ces mascarades de janvier ont perduré dans de nombreuses villes de France pendant tout le Moyen Age jusqu'au XVIe siècle et pour certaines villes comme Noyon, jusqu'au XVIIIe siècle.
Inverser l'ordre établi
N'oublions pas que les fêtes reflétaient un besoin des masses de se divertir afin d'oublier pendant une période éphémère leur situation dans la société, souvent difficile et rythmée d'obligations sociales et religieuses. Ces fêtes populaires reprenaient des rites festifs romains, comme l'inversion des rôles entre le maître et l'esclave, l'élection d'un roi de fantaisie, la distribution d'une monnaie factice, la mise en place de marchés imaginaires où l'on parlait de fortune… Lors des fêtes des Fous, des Innocents, des Sous-Diacres ou de l'Ane, l'élection d'un faux évêque ou pape, le banquet, les beuveries, la danse provocante et burlesque, les railleries et satires étaient autant d'éléments placés sous le signe de l'inversion. En effet, dans la vie quotidienne, seuls les évêques et seigneurs avaient le droit et les moyens de participer à de telles célébrations ostentatoires. Ces inversions de l'ordre établi n'étaient pourtant pas condamnées par les chanoines. Ils pensaient au contraire qu'elles permettaient de calmer les esprits, car il était bon de railler et se divertir pour pouvoir accepter au quotidien les devoirs et exercices de ferveur de la religion. Par ailleurs, ces fêtes débutaient dans les chapitres des cathédrales et les chanoines ne se contentaient pas de les accepter puisqu'ils en étaient les principaux acteurs avec les enfants de chœur. Ainsi, soumis toute l'année à l'autorité de l'évêque, ils s'autorisaient une fois par an des réjouissances collectives.
En résumé, le désordre dans l'ordre social libérait l'insatisfaction et se transformait en ivresse. Nous pouvons donc aisément imaginer les réticences des évêques face à ces célébrations satiriques, mais aussi pour quelles raisons ils les toléraient. L'Eglise ne prône-t-elle pas l'Egalité entre tous?
La supériorité des plus riches et puissants est-elle réellement éternelle face au Jugement dernier? Un méreau nous répond par la moquerie en comparant la royauté des braies, aussi éphémère que les dignes évêchés.
Nous avons pu constater ci-dessus que la religion populaire visible dans les fêtes ne se dissociait pas totalement de la religion officielle savante. A part les dirigeants ecclésiastiques, les hommes de Dieu ne participaient-ils pas activement aux divertissements? De plus, dans la religion dite savante, les exempla insérés dans les discours des prédicateurs visaient à vulgariser le message afin qu'il fût compris le plus correctement possible par le peuple. L'abstraction était ainsi évitée et remplacée au profit des images emplies de sens. La compréhension de ce message est constatée par l'omniprésence de Dieu lors des fêtes populaires relatées dans les sources, mais aussi sur les pièces en plomb. En outre, la présence des clercs et chanoines parmi la foule en liesse nous prouve l'existence d'un même esprit collectif liant les hommes de Dieu et les gens du peuple. Nous ne parlons bien évidemment pas des princes de l'Eglise, trop étrangers aux problèmes populaires pour les comprendre. Est-il surprenant que les personnages moqués étaient les inatteignables, les riches et puissants et, probablement, les enviés?
Des méreaux de vil métal
Concernant les pièces, soulignons l'utilisation du plomb, métal que l'on ne retrouve que très rarement dans la monnaie officielle frappée par un prince ou un gouvernement. A part dans des conditions extrêmes ou désespérées, comme un état de siège par exemple ou dans des cas isolés comme celui du chapitre des chanoinesses de Maubeuge ou encore en signe de ralliement dans le conflit connu des Armagnacs contre les Bourguignons au XVe siècle, le plomb est absent des ateliers officiels. Ce métal vil facilement modelable a bien sûr attiré les faussaires, mais les «monnaies» dont nous parlons ne sont pas l'œuvre de brigands puisqu'elles ne circulaient pas au cours de l'année et n'avaient en théorie aucune valeur marchande. Les évêques des Innocents et des Fous faisaient graver sur les méreaux leurs noms, leurs armoiries réelles ou supposées, la date de leur élection et souvent des rébus de plus ou moins bonne qualité. Ces derniers permettaient au peuple, en grande partie analphabète, de comprendre les farces et d'en rire. Ces évêques factices, en distribuant leurs «monnaies» lors de leur première entrée dans l'église cathédrale, laissaient ainsi des souvenirs matériels de leur dignité éphémère. L'adoption de la croix fleurdelisée ou fleuronnée ainsi que la légende SIT NOMEN DOMINI BENEDICTVM sur le revers reflétait un désir de rappeler la monnaie officielle des princes de l'époque. Les ordonnateurs de la frappe voulaient-ils accentuer la raillerie en associant les scènes burlesques des avers au symbole connu de tous et représentant l'autorité en place? Ou la reprise de la croix donnait-elle plus de crédibilité à leur monnaie et par extension, aux hommes d'Eglise importants qu'ils devenaient pendant une courte période? Il semble plus réaliste de voir dans ces copies une simple parodie des vraies monnaies.
Leur usage
Les pièces de plomb avaient sans doute divers usages et pouvaient autant servir de jetons de présence, de signes de ralliement, de souvenirs ou de méreaux de distribution. Ainsi, comme les vrais serviteurs de Dieu, les évêques officiaient, mais de manière burlesque en se décorant avec les attributs de l'épiscopat, en donnant des «bénédictions», en tournant les choses saintes en dérision et en utilisant un privilège réservé aux plus grands: le droit de frapper monnaie. Rappelons que malgré la date importante du 28 décembre commémorant le massacre des Innocents par Hérode, les fêtes dont nous parlons débutaient déjà le jour de Noël et duraient au minimum jusqu'au 6 janvier. Pendant ces treize jours de folie, le peuple accompagnait et imitait son élu en dansant, masqué et déguisé en femme, en animal ou en bouffon. Les hommes et les femmes chantaient des chansons licencieuses, transformaient l'autel en buffet, buvaient et mangeaient pendant la célébration des saints mystères, jouaient aux jeux de dés, brûlaient le cuir de leur sandales ou des excréments à la place de l'encens et criaient en sautant et en prenant des positions obscènes, propres aux bouffons. A la fin de la cérémonie, cette horde en furie commençait alors un défilé en se dirigeant dans les rues de la ville pour arriver à la place publique.
Pendant la cérémonie, les méreaux de plomb étaient essentiellement utilisés dans les jeux de hasard pour lesquels la monnaie officielle était prohibée, mais il est probable qu'elle servait également dans la rue, à titre exceptionnel, comme nous le laissent supposer les méreaux d'ordre sexuel. Les prostituées s'engageaient-elles à accepter cette «monnaie» lors des fêtes en échange de faveurs?
Ces fêtes occupaient une place très importante dans la société médiévale et démontraient une continuité ou une résurgence des cultes païens relatifs au cycle de la nature. Leurs excentricités n'attaquant ni le dogme de l'Eglise, ni le pouvoir des princes, elles furent tolérées pendant de nombreux siècles.
Par ailleurs, le grotesque médiéval prenait sa source lorsque les antinomies se rapprochaient: le bas et le sublime, le terrestre et le céleste, le corporel et le spirituel ou encore le comique et le macabre, la vie et la mort. En d'autres termes, de la confrontation de l'Au-delà et de la vie terrestre jaillissait le grotesque carnavalesque rythmant les réjouissances populaires. C'est pourquoi, malgré la tolérance de l'Eglise, les fêtes subirent des tentatives d'interdiction sporadiques entre le XIIe et le XVIe siècle, car on les soupçonnait de plus en plus d'être liées à la superstition. Il n'est pas difficile d'imaginer l'association faite par certains membres de l'Eglise entre ces agapes et la sorcellerie. En outre, dès le XVIe siècle, l'introduction du protestantisme déclencha de graves critiques à l'encontre de l'Eglise catholique. Sentant basculer ses assises, elle ne pouvait plus se laisser railler et les conséquences se constatèrent lors des fêtes satiriques et licencieuses: perdant de leur attrait, elles disparurent progressivement. Nous savons toutefois qu'à Amiens au XIXe siècle, les enfants de chœur portaient encore la chape et occupaient les places d'honneur dans la cathédrale lors de la fête des Innocents le 28 décembre. Les longues traditions ne tombent pas si facilement en désuétude…
