La médaille d'or de l'Exposition universelle, suite

Une récente acquisition du Musée monétaire cantonal en est un bon exemple: la médaille d’or de l’Exposition Universelle de Paris (1889), décernée au tanneur lausannois Adrien Demiéville (1848-1909). L’étude du contexte historique de cette belle pièce montre de quelle manière elle permit de resserrer les liens entre la famille Mercier, grands entrepreneurs et urbanistes lausannois, et un de ses plus proches collaborateurs professionnels et politiques.

La médaille d’or obtenue par l’industriel Adrien Demiéville pour ses «veaux blancs et cirés» est l’oeuvre du graveur Louis-Alexandre Bottée (1852-1941). Le bénéficiaire de cette superbe pièce semblait destiné à jouer un rôle dans l’histoire de son canton. Il était le fils de Jean-Frédéric-Abram Demiéville (1815-1899), notaire à Châtillon, receveur, puis secrétaire au Département des finances de l’Etat de Vaud. En 1864, il fut plaça comme apprenti de commerce dans la tannerie lausannoise de Jean-Jacques Mercier-Marcel (1826-1903), située dans le plus important complexe industriel de la ville. Après seize ans de loyaux services et avec l’appui de la maison Mercier, il fonda à son tour une tannerie et perpétua la tradition de cette industrie à Lausanne. L’ouverture de cette entreprise coïncida avec l’apogée de la fabrication du cuir dans le chef-lieu vaudois. Cependant, cette période glorieuse fut de courte durée: au début du siècle dernier, l’industrie, victime des bouleversements de l’économie mondiale, avait pratiquement disparu de la ville.

L’industrie du cuir prenait son véritable essor à Lausanne grâce à la famille Mercier. Etablie au XVIIIe siècle à l’ancienne rue du Pré, jadis entre la place du Pont et l’actuelle rue Saint-Martin, la maison Mercier se situait à proximité du Flon. La présence d’un cours d’eau s’avérait indispensable à ce type d’activité comme à d’autres préalablement installées dans cette zone depuis le Moyen Age. La maison Mercier devint rapidement la plus importante des entreprises du rivier. Sous la direction de Jean-Jacques Mercier-Marcel, elle connut sa plus forte période d’expansion. Celui-ci, ayant très tôt saisi l’importance du marché américain, se spécialisa dans le «veau ciré», un produit particulièrement demandé aux Etats-Unis, utilisé pour la fabrication de chaussures et de bottes de luxe.

C’est donc avec l’appui des Mercier qu’Adrien Demiéville fonda sa propre tannerie à la rue du Pré 14- 16. Voisine de celle de ses anciens patrons, son entreprise était nettement moins grande. Une fois sa propre entreprise établie en 1880, Demiéville fut d’un grand soutien auprès des Mercier en tant qu’allié puissant au sein du parti libéral. Il était bien placé pour soutenir ce dernier dans sa campagne de financement de grands projets urbains et régionaux, comme la construction des Entrepôts fédéraux au Flon (1886), élément clef de l’urbanisation de ce quartier.

Le rôle crucial d’Adrien Demiéville dans le parti politique des Mercier fut confirmé par sa brillante élection de 1889. La même année, il obtint également sa plus grande distinction professionnelle: la médaille d’or de l’Exposition Universelle, actuellement conservée au Musée monétaire. Dans sonrapport, le jury international loue sa «superbe fabrication de veaux blancs et cirés». Toutefois, la maison Mercier fut la réelle bénéficiaire de ce concours. La médaille d’or obtenue par Demiéville constituait effectivement une très haute distinction, mais cet honneur était partagé avec septante-sept autres concurrents. A cette occasion, ses anciens patrons reçurent une récompense encore plus convoitée: le grand prix, décerné à seize exposants seulement. Leur production fut considérée comme «remarquablement belle et très importante» par le jury.

Hormis les qualités intrinsèques des produits de l’entreprise Demiéville, il semble que le succès de celle-ci à l’Exposition Universelle fut obtenu en grande partie par son alliance avec les Mercier. Les bons rapports entre cette très prestigieuse maison et son ancien collaborateur influencèrent certainement la décision favorable du jury. De même, la médaille peut être considérée comme une récompense pour des services rendus par cet homme politique aux grands industriels lausannois.

Durant la dernière décennie du XIXe siècle, l’industrialisation massive aux Etats-Unis et l’augmentation du droit d’entrée des marchandises dans ce pays produisit une chute vertigineuse des exportations de la maison Mercier. Par conséquent, en 1896, elle décida de fermer la tannerie. L’entreprise Demiéville fut liquidée peu après. Au cours des décennies suivantes, le quartier des tanneurs disparut également. Seuls des photos, des publications et des documents, ainsi que des médailles, nous rappellent l’existence d’une industrie florissante et son rôle dans l’histoire de la ville de Lausanne.

J.-B. Daniel-Dupuis, la médaille commémorative de l’Exposition Universelle de Paris, 1889.

J.-B. Daniel-Dupuis, la médaille commémorative de l’Exposition Universelle de Paris, 1889.

Jean-Baptiste Daniel-Dupuis, La médaille commémorative de l’Exposition Universelle de Paris, 1889 (63 mm)

 

Avers: République française; tête de la République à droite, couronnée d'olivier. Signature à gauche: Daniel Dupuis

 

 

 

 

 

Revers: Exposition universelle; la France tenant en main une branche d’olivier, s’appuyant sur une jeune enfant et couronnant le Travail; au fond, une vue générale de l’Exposition; au-dessous, à gauche: Paris 1889; en exergue: une étoile rayonnante et la signature Daniel Dupuis